café framerisois (11) : un café orangé

Je traverse la salle, franchis le couloir de service, et déboule dans les cuisines de l'Atelier Gourmand. Sur la large table en inox s’alignent d’innombrables amuse-bouches. Les kroepoeks au wasabi ondulent dans une armée de petits bols en grès. Le saumon fumé s’enroule dans l’espuma framboise. Les nems végétariens crépitent encore.

Gris de l'inox et des ustensiles (que peut-on faire avec autant de louches ?), noir des fourneaux, blanc des carrelages. Dans ce paysage monochrome, une flamme souriante: Xavier Adam. Vêtu d'orange, il sirote un liquide orangé-doux. « C’est mon cocktail à moi », dit-il, tout mystère derrière ses lunettes cerclées d'orange. « Tu veux essayer ? ». Bien sûr ! Le café c’est bon un moment, mais je reste curieux... Quand il transmet la recette du cocktail à Adèle, la serveuse, j’entends qu’on y met une cuillère à soupe d’eau pétillante. J’aime ça, moi, l’eau pétillante.

Sur le bord d’une autre table, à portée de main : persil ciselé d’un vert profond, ciboulette émincée, crevettes grises, tranches de radis, fenouil brillant, mini tomates Tomberry rouge vif, betteraves "chioggia" du plus bel effet. 

Ce midi, les clients commandent beaucoup de plats à la carte. « Tu vas souffrir » s’amuse Adèle. Xavier rajuste ses lunettes. En fait de souffrir, il est plutôt ravi. Il se prépare à la Grand Musique. Celle qui prend possession de lui lorsque la cuisine devient plus qu’une machinerie : une danse, un contre la montre rythmé où se révèle, dans la méticulosité de chaque geste, l’attitude de l’artiste.

Deux homards se prélassent sur la grande table en inox, loin de se douter du sort qui les attend. Suspendues à leurs pattes barbelées, quelques gouttes d’eau brillent encore: ils sortent tout juste du vivier. Je les regarde droit dans les yeux. Que leur dire ? Les homards ne sont pas grands amateurs de café, c’est bien connu. Allez hop : au bouillon !

Soudain, Xavier jaillit du grand frigo et va aux fourneaux. Il sort des chips de vitelottes de la friteuse, ajuste des assiettes, envoie des amuse-bouche, règle le four. Ses bras montent, descendent, sa poitrine se soulève. Oui, c’est bien à une danse que j’assiste. Une sorte de performance où le corps, en transe, fusionne son savoir à la musicalité. Et la musique de Xavier, au vu de ses assiettes, est faite à la fois d’une précision d’horloger suisse et des couleurs d’un jardinier à la limite de l’excentricité.

« Tu veux manger quoi, me lance soudain Xavier en me tirant de mes rêveries. Souris d’agneau ? » Va pour la souris. Je les mange en les tenant par la queue, les souris : c’est mon côté bête sauvage.

Les homards sont cuits. Leur belle couleur bleutée est devenue rouge vif. Ils sont immobiles. Un rien mélancoliques. Dans la poêle le beurre crépite. Xavier bondit. Il allonge côte à côte trois filets de rouget. Dans une autre poêle, ce sont de grosses crevettes qui fricotent - parfois l'une d'entre elles fait un petit saut de cabri. Xavier est reparti dans la chambre froide. Il revient avec des chicons et des asperges fraîches. « Une table de 10 vient d’arriver !» Adèle va, vient. Quand une assiette est prête pour le service, Xavier fait tinter une petite cloche. Il flambe quelques poissons, casse un œuf, assaisonne.

Je repasse un peu plus tard. La cuisine est devenue silence. Plus rien ne traîne : c’est nickel chrome. Xavier se tient au milieu des inox, dans la lumière, comme une flamme au repos. On reste là un moment. Il ne se passe rien.

Xavier me propose un café. C’est un bon café. Un café orangé.

 

Robuste, acide, doux, ou amer, le « café framerisois » vous est servi chaque dimanche sur votre blog communal. Accompagné d’une photo en noir et blanc, il raconte le Frameries d’aujourd’hui par petites touches sincères.

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